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Quand David Zwirner expose l’inquiet Léon Spilliaert

  • 2 févr.
  • 4 min de lecture

THESTEIDZ.COM | 02.02.2026 | ART CONTEMPORAIN / EXPOSITIONS


Seconde occurrence d’une présentation inaugurée à New York au printemps 2025, l’exposition consacrée par la galerie David Zwirner à Léon Spilliaert (1881-1946) fait ressurgir son œuvre avec une acuité déroutante : par son attention au trouble intérieur, à l’angoisse et à l’instabilité du monde, elle apparaît plus que jamais contemporaine.


Son nom est certes moins familier que ceux de bon nombre de ses contemporains. Du moins en France, car en Belgique, Léon Spilliaert compte parmi les artistes les plus influents du début du 20e siècle. Ami de Stefan Zweig et de Maurice Maeterlinck, dont il illustra plusieurs poèmes, il est considéré comme l’un des maîtres de l’art moderne flamand, aux côtés de James Ensor et Constant Permeke. Comme eux, Spilliaert vécut et travailla dans la petite ville portuaire d’Ostende, traînant sur ses plages grises son spleen et sa mélancolie. Contrairement à eux, sa production ne comporte aucune peinture, mais uniquement des œuvres sur papier, dessins à l’encre, lithographies, pastels et gouaches. Surtout, ses œuvres sont celles d’un autodidacte qui sut se préserver de tout académisme, nous offrant un corpus aussi riche que singulier, dont Noémie Goldman, spécialiste de la période et commissaire de l’exposition, parvient à résumer en douze œuvres seulement la grande diversité, l’étonnante modernité et la profonde cohérence.


Partageant avec les réalistes et les impressionnistes le goût des sujets modernes, puisés dans la vie quotidienne, Léon Spilliaert semble y avoir cherché avant tout une dimension spirituelle. Lecteur de Nietzsche et de Schopenhauer, de Rimbaud et de Mallarmé, il s’inscrit davantage dans la lignée ombrageuse des derniers romantiques et des cercles symbolistes, dont il fut proche, dès le début de sa carrière, et dont il conserva la tendance au mystère. Pourtant, même de ceux-là il finit par se démarquer, notamment par l’épure de ses compositions, débarrassées des fioritures surinterprétatives. Parmi les œuvres choisies, la nocturne embrumée où l’on voit sinuer la courbe d’une digue, en donne quelque aperçu étrange et saisissant. Son dessin, pur et synthétique, y agit comme un piège pour le réel, qu’il passe au crible de ses états d’âme. Mais ce sont plus encore ses autoportraits qui impressionnent : un visage émacié, creusé d’ombres profondes, des orbites pleines de nuit. Dans celui au pastel daté de 1911, les coups de crayon sont denses, les couleurs saturées, les contrastes violents. Expressionniste, alors ? Bien sûr l’on songe à Edward Munch et à ses crépuscules hallucinés d’angoisse. Là encore, Spilliaert nous échappe, car même de cette nature obscure et torturée, quelque chose, à la fin, cédera à la douceur.


La rupture s’opère en 1916-1917. Spilliaert vient de se marier, il est père d’une petite fille. Puis vient la fin de la guerre. Ses œuvres s’éclaircissent, deviennent plus colorées, plus légères, plus oniriques. Surréalistes ? S’il a pu être considéré comme un annonciateur du mouvement éponyme, Spilliaert en fut à tout le moins un témoin de la naissance : « Je viens d’en lire quelques pages qui dégagent un immense pouvoir de suggestion », confie-t-il à son ami Paul Desmeth en 1924 à propos du manifeste d’André Breton qu’il vient de découvrir, « tout se passe dans le rêve ». Marqué comme eux par le contexte de la révolution freudienne et de la naissance de la psychanalyse, Spilliaert fut lui aussi sensible à la porosité entre l’imagination et le réel, entre le visible et le refoulé. Pourtant, il ne rejoindra jamais le groupe, ni aucun autre, préférant œuvrer en solitaire. Des décennies 1920-1930, peu de choses sont malheureusement présentées dans l’exposition, et l’on passe rapidement d’un portrait de son épouse en 1917 à une grande aquarelle réhaussée de gouache, Les troncs verts, réalisée à la fin de sa vie entre 1942 et 1944. Quoique modeste, cette dernière œuvre nous renseigne sur son goût persistant du bizarre. Une étrangeté discrète, se nichant ici dans les teintes glauques et le détail des branches, enchevêtrées contre le bleu de la nuit, comme une toile d’araignée ou le chemin de plomb d’un vitrail desserti.


Artiste inclassable, sans doute, mais tout de même de son temps, qu’est-ce que Léon Spilliaert a encore à nous dire, à montrer, à provoquer qui puisse résonner avec notre époque ? Notons qu’en parallèle, la galerie David Zwirner expose au rez-de-chaussée de son espace parisien une vaste sélection d’œuvres de l’artiste américain Josef Albers (1888-1976), dont on peine à croire qu’il fut le contemporain tant son travail diffère. Albers versus Spilliaert, deux figures marquantes de l’art moderne. D’un côté, l’enseignement du Bauhaus, le règne de la raison et de la forme abstraite. De l’autre, les pleins pouvoirs à la figuration, à l’imagination et aux affres intérieures. Contre la voie du formalisme, Spilliaert incarna celle du sentiment. Celle-là même qu’empruntait par exemple au même moment le peintre Edward Hopper (en moins fantaisiste) et qui devait conduire des décennies plus tard à la nouvelle figuration, la figuration narrative, jusqu’à la jeune garde actuelle, éprise de pittoresque et de récits personnels. En cela, Spilliaert nous semble de nouveau contemporain. Aussi parce que son art exprime un trouble profond, une angoisse face à l’avenir. Foin des belles formes claires, des aplats sages et nets, des abstractions dociles, comme en son temps le monde chavire, et ce sont les ombres qui serpentent au-devant.


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Exposition « Léon Spilliaert »

Jusqu’au 28 mars 2026 chez David Zwirner

108, rue Vieille du Temple – 75003 Paris


Léon Spilliaert, Autoportrait au gilet jaune (Self-Portrait with Yellow Waistcoat), 1911, graphite, aquarelle, encre de Chine, lavis, pinceau et gouache sur papier. Courtesy de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.
Léon Spilliaert, Autoportrait au gilet jaune (Self-Portrait with Yellow Waistcoat), 1911, graphite, aquarelle, encre de Chine, lavis, pinceau et gouache sur papier. Courtesy de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.
Vue de l’exposition« Léon Spilliaert », galerie David Zwirner, Paris, 2026. Courtesy de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.
Vue de l’exposition« Léon Spilliaert », galerie David Zwirner, Paris, 2026. Courtesy de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.
Léon Spilliaert, Les troncs verts (The Green Trunks), 1942-1944, graphite, aquarelle et gouache sur papier. Courtesy de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.
Léon Spilliaert, Les troncs verts (The Green Trunks), 1942-1944, graphite, aquarelle et gouache sur papier. Courtesy de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.
Léon Spilliaert, Flacon et mortier jaunes (Yellow Flask and Mortar), 1909, encre de Chine, pinceau, aquarelle et crayon de couleur sur papier. Courtesy de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.
Léon Spilliaert, Flacon et mortier jaunes (Yellow Flask and Mortar), 1909, encre de Chine, pinceau, aquarelle et crayon de couleur sur papier. Courtesy de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.



 
 

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